“Dans la Méditerranée, nous vivons une situation de contradictions extrêmes”

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“Dans la Méditerranée, nous vivons une situation de contradictions extrêmes”

Category : Activités , Nouvelles

FACM, 30.10.2017

Entretien avec Maria Donzelli, professeur d’Histoire de la Philosophie à L’Université « l’Orientale » de Naples, présidente de l’Association « Peripli-Culture e Societa Euromediterranee » et membre du Conseil d’administration de la Fondation ACM. Un profil professionnel.

Professeur d’Histoire de la Philosophie à l’Université de Naples « l’Orientale » depuis 1989, après avoir enseigné Histoire de la Philosophie moderne et contemporaine à l’Université de Salerne. Elle est Docteur en Philosophie et a fait des stages au CNR, au Ministère de l’Université et de la Recherche Scientifique, à l’ « Istituto per gli Studi Storici » de Naples. Elle a été « Visiting Professor » aux Universités de Dijon, Nice, Valencia, Tunis, Rabat, Paris1 Sorbonne et à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris. Elle a participé à plusieurs Colloques en Italie et à l’étranger et a dirigé de nombreux programmes de recherche sur l’Histoire de la Philosophie et sur les questions de l’interculturalité dans la Méditerranée. Elle a été plusieurs fois membre des Commissions des Doctorats, et des différents concours de Professeurs universitaires, Directeur scientifique d’un Master d’Etudes méditerranéens et Déléguée du Recteur pour les Relations internationales de “l’Orientale”. Elle a été membre de la Commission ministérielle pour la confirmation des Professeurs universitaires en Histoire de la Philosophie, Président du Centre d’Etudes sur les Cultures de la Méditerranée et coordinateur des Relations internationales de « l’Orientale » pour l’area euro-méditerranéenne. Elle est actuellement Président de l’Association indépendante « Peripli. Culture e società euromediterranee » et membre du Conseil Consultatif et du Conseil d’Administration de la FACM.

Vous êtes une personnalité remarquable dans le monde académique. Dans le domaine de la philosophie, est-il nécessaire de souligner le succès académique d’une femme comme dans le cas d’autres branches scientifiques ?

Sans doute l’affirmation d’une femme dans le cadre académique demande un engagement important dans le domaine de la philosophie comme dans tous les autres domaines scientifiques. Il faut y croire et surtout il faut rester toujours fidèle à soi-même et  à son propre statu de femme, ce qui n’est pas facile.

Moi, j’ai travaillé beaucoup d’abord sur l’histoire de la philosophie occidentale. En particulier, je me suis occupée de la philosophie moderne et contemporaine, donc de celle du XVIIIème, XIXème et XXème siècle. Mais, à un certain moment de mon parcours intellectuel j’ai senti la nécessité de confronter d’autres points de vue: culturel, philosophique et littéraire parce qu’après tout la philosophie n’est pas une discipline isolée des autres sciences humaines. Par contre la philosophie est une discipline qui relie même en quelque sorte les autres disciplines humaines. La méthode à laquelle je me suis inspirée est devenue interculturelle et interdisciplinaire.

La philosophie est une discipline qui permet de se rapporter, d’une manière plus claire et plus évidente, à la réalité des choses et si on n’a pas la capacité de faire cela alors on crée une séparation entre la pratique intellectuelle et la réalité, ce qui nous conduit à une absence de rôle de l’intellectuel par rapport à la réalité présente, à la réalité passée, à la vision de l’histoire, à la mémoire, à l’avenir, etc.

Cette capacité de mettre en relation philosophie et réalité permet alors la découverte des autres points de vue, des autres possibilités de réflexion. Et ça, ça a été très utile dans mon parcours intellectuel. La diversité du point de l’approche m’a permis de mettre à feu  d’une manière plus claire aussi mon approche et de comprendre même un peu plus les objets de ma recherche et donc de les projeter dans des situations moins abstraites et plus proches de la réalité historique. La dimension culturelle générale relève de la philosophie. On considère couramment la philosophie une discipline d’abstraction, mais ce n’est pas du tout la manière dont je la conçois.  Par exemple : les philosophies de l’Extrême-Orient ont une logique complètement différente de notre logique. Notre philosophie occidentale et même les philosophies arabes sont formées sur le principe d’Aristote, le principe de la non-contradiction, c’est-à-dire « c’est comme ça ou comme ça », « ou c’est blanc ou c’est noir ». Ceci pour garantir l’unité logique de la pensée. Les philosophies de l’Extrême-Orient répondent à une autre logique, « c’est comme ça et comme ça », c’est la logique de l’inclusion, la admission de la diversité; ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’unité, mais que l’unité de la pensée prévoit la diversité. C’est très intéressant parce que la comparaison des approches nous oblige à prendre en considération les autres points de vue et les projeter  comme possibles.

Et pourquoi c’est aussi difficile de trouver des exemples pratiques de cette philosophie de l’inclusion dans le reflet de la société de notre temps ?

Nos cultures occidentales ont leur origine dans une grande contamination qui constitue leur essence et grandeur. Il faut arriver à reconnaître la diversité qui est à l’origine de toutes les identités et de toutes les cultures et admettre qu’il n’existe pas de culture pure malgré les radicalisations qui ont eu, et ont encore, lieu au cours de l’histoire. C’est le processus d’implications avec d’autres cultures, d’autres pensées qui fait la complexité et la profondeur de notre identité et ce n’est pas facile de le reconnaître.

D’autre part l’histoire qui aujourd’hui se présente à nos yeux nous oblige à prendre conscience non seulement de la diversité des autres pensées mais aussi de la coexistence des pensées différentes, d’autres cultures ou religions. Il faut assumer le point de vue de « l’autre »  et abandonner l’idée de l’unicité du nôtre. C’est un parcours très complexe qui passe par une pensée logique non exclusive mais au contraire inclusive. Il ne faut pas avoir peur de l’identité de l’autre et le problème c’est : Où est la vérité? Qui est l’autre? C’est un ennemi ou simplement « l’Ost »?

Dans la philosophie grecque, dans l’épique grecque, dans ses poèmes, « l’Ost » était sacré. Dans l’Odyssée, on recevait l’Ost (le différent) avec tous les honneurs comme c’est le cas d’Ulysse qui était bien reçu dans tous les ports de la Méditerranée. On lui demandait: Qui es-tu? On l’écoutait, on voulait savoir. C’est ce qui est à l’origine des cultures multiples de la Méditerrannée.

La peur de la diversité, de « l’autre », est une peur naturelle mais c’est cette peur, en quelque sorte, qui nous enferme, la peur de celui « qui va prendre/voler ce que j’ai ». Il faut entrer dans un autre esprit, il faut penser à collaborer avec l’autre, ce qui conduit à l’acceptation de la diversité des points de vue et à un enrichissement nécessaire.

Le monde globalisé est la globalisation du monde unifié par le capital financier. C’est une question de marché économique plutôt que de sentiments d’appartenance à un monde unique, à une communauté mondiale. Malgré tout, il faut prendre le bon côté de cette mondialisation, sentir de faire parti d’une communauté plus vaste et être plus performant par rapports aux besoins des réalités que nous vivons et qui permettent d’avancer dans nos dimensions scientifiques et culturelles.

Comment se reflète cette tendance dans la Méditerranée ?

Dans la Méditerranée, nous vivons une situation de contradictions extrêmes. D’un côté la Méditerranée du nord : les espagnols, les italiens, les grecs, les albanais, les croates, les turques qui vivent les énormes problèmes que nous connaissons. De l’autre côté, nous avons les contradictions extrêmes que vivent les peuples, les citoyens du sud et de l’est de la Méditerranée.

Est-ce que nous pouvons dire que ce sont les mêmes contradictions que nous pouvons gérer de la même manière? Je ne crois pas du tout. La méthode de gestion des différentes contradictions doit être différente mais ce qu’il faut mettre sur le plan commun  sont les besoins que nous avons tous en tant que citoyens. La démocratie au Maroc ou en Tunisie n’est pas la même que celle d’Italie; ce sont des réalités différentes mais nous pouvons mettre en commun les besoins des démocraties que nous avons et être là tous pour résoudre ces besoins comme la paix, la reconnaissance des droits de la femme, les droits à la santé, à l’éducation scolaire, les possibilités de travail pour la jeunesse, le respect pour la nature, etc.

De la globalisation à la postmodernité. C’est celui-ci notre avenir ?

La postmodernité est une catégorie que je n’aime pas du tout parce qu’elle est extrêmement simplificative d’une réalité comme la dimension culturelle, ou la pensée, qui n’est pas simplifiable parce qu’elle est complexe dans son origine. On parle de postmodernité par rapport à quoi? D’abord qu’est-ce que c’est la modernité? C’était la Renaissance ? C’était la pensée des lumières, le monde moderne, rationnel, scientifique ? Puis on a déplacé ce concept sur la question de la technologie. C’est l’introduction de la technologie dans notre réalité humaine qui a produit en quelque sorte la catégorie de  postmodernité, c’est le monde de la production technologique qui n’est pas au service de l’homme parce que c’est un monde qui prend et ne donne pas à l’homme: il lui arrache la nature, le climat, le travail, les droits, la paix, etc.

Toutefois il ne faut pas non plus pointer le doigt sur une postmodernité technologique qui nous sépare de nous-même, mais il faut arriver à utiliser la technologie comme un outil nécessaire aux besoins humains en évolution, ce qui est autre chose que la soumission à la technologie. À mon avis, la catégorie de postmodernité ne répond pas à la complexité des réalités que nous vivons.

Notre avenir est plutôt sur la nécessité de retrouver une dimension humaine dans la complexité d’une réalité compliquée par des contradictions extrêmes dues aux logiques de pouvoir et aux impitoyables règles des marchés globalisés. Nous, citoyens de la Méditerranée et du monde, nous devons trouver la capacité de dialoguer et de travailler ensemble, dans la diversité de nos points de vue, pour un monde de paix entre les hommes et avec la nature.


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