Mensaje sobre el Mediterráneo de Predrag Matvejevic (Croacia), escritor, miembro de honor del Consejo Consultivo de la FACM (francés)

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FACM, Istanbul 21.11.2013

Intervention de M. Matvejevic.

Je suis heureux de l’occasion qui m’a été donnée de pouvoir parler de la quatrième Assemblée des citoyens et des citoyennes de la Méditerranée.

Journaliste Silvija Luks

Predrag Matvejvić est né à Mostar en Bosnie-Herzégovine en 1932, de mère croate et de père russe.  Il a étudié la philologie romaine à Sarajevo, Zagreb et Paris. À la faculté de lettres à Zagreb il a dirigé la chaire de littérature française. Il a été professeur invité à la Sorbonne Nouvelle, à l’Université Catholique de Louvain, ainsi qu’au département des langues slaves à l’Université La Sapienza à Rome. Le professeur Matvejvić réside à Zagreb, capitale de la Croatie, il est décoré par Légion d’Honneur française et plusieurs décorations croates. Le professeur Matvejvić est porteur de nombreux doctorats honoris causa et l’auteur de nombreux livres qui ont comme sujet principal la Méditerranée.  Parmi les titres les plus connus figurent : Pour une poétique de l’événement ; Épistolaire de l’autre Europe ; Entre asile et exile ; Le Monde « ex » ;  La Méditerranée et l’Europe ; Île Méditerranée ; L’autre Venise ; Notre pain  et son Bréviaire Méditerranéen  traduit en 23 langues, tout récemment en turc et en hébreu. Predrag Matvejvić est directeur du Conseil de la Fondation « Laboratorio Mediterraneo » de Naples, vice-président international du « Pen Club » de Londres ; il a été membre du Groupe des Sages de la Commission Européenne à Bruxelles, membre fondateur de l’Associations Sarajevo de Paris et de Rome.

Prof. Dr. Predrag Matvejevic :

Je ferai mon exposé tout en regrettant que ma santé ne me permette pas en ce moment de faire des voyages, des déplacements, des périples, des navigations longues et je vous parle de Zagreb, capitale de la Croatie d’où je proviens, qui est devenue récemment membre de l’Union européenne et qui tâche de répondre aux exigences de cette haute fonction.

Au départ se pose la question, que Fernand Braudel a déjà formulée : qu’est-ce que la Méditerranée ? Il répond tout de suite : « Mille choses à la fois, non pas un paysage, mais d’innombrables paysages, non pas une mer mais  une succession de mers, non pas une civilisation, mais des civilisations entassées les unes sur les autres ». Quelle belle réponse ! Il ajoute que la Méditerranée est un très vieux carrefour politique et géopolitique depuis des millénaires. Nous savons donc depuis longtemps que cette mer n’est pas une réalité en soi, ni une constante. L’ensemble Méditerranéen est composé de plusieurs sous-ensembles qui défient ou réfutent certaines idées unificatrices. Le problème qui se pose dans ce contexte est la manière de percevoir la Méditerranée. Parfois je crois en fait à une erreur, de percevoir la Méditerranée à partir seulement de son passé. Cela reste une habitude tenace, des historiens surtout. Cette patrie des mythes, qui est la Méditerranée, a souffert des mythologies qu’elle-même a engendrées ou que d’autres ont nourries. Cet espace riche d’histoire a été souvent victime de l’historicisme, de toute sorte d’historicismes. La tendance à confondre la représentation qu’ils ont de la réalité avec la réalité elle-même se perpétue hélas… L’image de la Méditerranée et la Méditerranée elle-même s’identifient rarement. Ici comme ailleurs il faut voir d’une part l’identité de l’être de la Méditerranée et l’identité du faire. L’identité de l’être, difficile à définir, qui éclipse ou repousse parfois une identité du faire, importante dans la Méditerranée, dans sa réalité, dans son histoire, dans son passée et dans son présent.

Journaliste Silvija Luks :

D’après vous pourrions-nous parler aujourd’hui d’une identité méditerranéenne ou bien des valeurs méditerranéennes ?

Prof. Dr. Predrag Matvejevic :

Certaines identités ont une valeur et d’autres choses identifiées n’ont pas la même valeur. En tout cas il faut être conscient qu’en employant le mot identité, nous ne voulons pas le remplacer par particularité, parce qu’il y a particularité et particularité. Percevoir la Méditerranée à partir de son identité dans le passé, de ses identités dans le passé, c’est une habitude qui reste hélas tant sur le littoral que dans l’arrière-pays. La tendance à confondre la représentation qu’ils ont de la réalité avec la réalité elle-même, est classique. La représentation de la réalité peut varier d’une personne à l’autre. Pour procéder à un examen critique de ces faits, il faut se délester au préalable d’un poids encombrant relevant du passé et du présent. Il faut ajouter que la Méditerranée a affronté la modernité avec un peu de retard. La Méditerranée n’a pas connu la laïcité sur toutes ses rives, cela est aussi assez évident. La réalisation d’une connivence, j’emploie ce terme plutôt que celui de convivialité, c’est une chose à constater, à découvrir, à confirmer et j’ajouterais à cela que la décision concernant le statut de la Méditerranée sont prises ailleurs, en dehors de la Méditerranée et cela engendre souvent une frustration. Quoi qu’il en soit, les consciences méditerranéennes s’alarment et de temps en temps s’organisent comme ici, nous, en ce moment à Istanbul.  Les exigences ont entraîné au cours des dernières décennies plusieurs plans, projets, programmes, réunions. Je me souviens moi-même d’avoir assisté à l’élaboration d’une charte à Marseille puis Barcelone. Sous la commission de Romano Prodi, j’étais en quelque sorte son assistant. Le Plan Bleu Sophia Antipolis qui projette l’avenir de la Méditerranée à l’horizon 2025, est encore loin d’être achevé. Les vieilles déclarations de Naples, Nice, Split, Palma de Majorque, entre autres, sont loin d’être accomplies. Il faut beaucoup d’énergie pour sortir la Méditerranée de sa stagnation et de ses crises. Ces efforts louables et généreux dans leurs intentions, stimulent souvent certaines commissions gouvernementales, ou institutions internationales, mais n’ont pas conduit aux résultats voulu. Nous avons voulu beaucoup plus. Les résultats sont restés plutôt modérés. La Méditerranée se présente d’une part comme un état de choses, elle n’arrive pas à devenir un véritable projet. Il s’agissait pourtant de faire de la Méditerranée un véritable projet, une réflexion, un rencontre de nos études et non pas seulement des plans.

Journaliste Silvija Luks :

Excusez-moi Monsieur le Professeur, à qui la faute ? Des politiciens, des États, des gouvernements ou des citoyens ?

Prof. Dr. Predrag Matvejevic :

La faute repose sur plusieurs facteurs : aux gouvernements, aux politiques, aux traditions, aux difficultés de résoudre certains problèmes, à la pauvreté. On peut dire pour résumer cette réponse que les deux rives de la Méditerranée ont beaucoup plus d’importance sur les cartes qu’emploient les stratèges, stratèges militaires et autres que sur les dépliants économiques, sur les cartes que déplient les économistes. C’est aussi une faute qu’on peut généraliser. Et puis il faut dire que des guerres historiques persistent à des carrefours, le Liban, la Bosnie n’a pas encore résolu sa situation, la Bosnie-Herzégovine, et ainsi de suite. Je voudrais employer ici une métaphore, une chose très dure, très cruelle, et très tragique. Je pense à ces exilés, ces immigrés qui viennent tous les jours, qui partent de la Méditerranée, qui viennent à Lampedusa. En Italie j’ai habité pendant 14 ans, et je crois bien connaître ce pays, où j’ai enseigné tant d’années. Le seul citoyen ne peut pas résoudre le problème. Le pouvoir peut faire beaucoup plus qu’il ne fait. Pas seulement le pouvoir italien, cela dépasse la force de l’Italie, mais aussi le pouvoir des pays de l’Union européenne et d’autre pays qui veulent donner leur apport à la solution de cette question.

Journaliste Silvija Luks :

Il y a en Turquie un problème similaire, avec ce qui se passe en Syrie depuis deux ans. Est-ce que la Turquie peut supporter cette masse de réfugiés ?

Prof. Dr. Predrag Matvejević :

C’est le problème de la Turquie, d’une certaine manière… mais c’est aussi le problème de la Palestine. Vous avez plusieurs endroits où ce problème se pose et je crois qu’en commençant à le résoudre, à le penser, notre prochaine assemblée pourrait se concentrer justement sur ce problème. Il faut partir non seulement d’une réflexion mais aussi d’une élaboration, et c’est avec l’élaboration qu’on peut aller plus loin. Savez-vous que pour franchir ce passage dangereux, cette navigation brève et dangereuse, cela coûte 5 ou 6 années de travail aux gens qui la tentent ? Alors, engager tous ses gains, tous ses salaires de 5 ou 6 ans pour courir à la catastrophe, c’est aussi le problème de l’humanité tout entière.

Journaliste Silvija Luks :

Un problème moral aussi ?

Prof. Dr. Predrag Matvejević :

Oui.

Journaliste Silvija Luks :

Nous, en tant qu’Assemblée des citoyens et des citoyennes de la Méditerranée, pourrions-nous faire quelque chose ?

Prof. Dr. Predrag Matvejević :

La chose la plus facile, mais la moins efficace, c’est d’envoyer quelques bateaux de nourriture qui peuvent suffire pour une semaine ou pour un mois. Il y a des questions de principe, il y a des questions plus profondes qu’on doit se poser. Nous sommes devant une problématique d’ordre moral très profond. On peut dire encore quelque chose sur nos mers voisines. La Mer Noire cherche la façon de se rapprocher de la Méditerranée. Bien qu’il y ait ce passage à travers le Bosphore, il s’agit de trouver d’autres liens plus intimes. La Toison d’or, la Colchide, la Tauride sont des mythes qui unissent ces deux mers. Là aussi il y aura de la discussion, du débat. Dans les crises que nous traversons, que traverse toute l’Europe, les pays balkaniques, les pays de l’ex-Yougoslavie, que traverse la Croatie, il y a des choses à faire. L’Adriatique est une mer qui a son passé, son histoire, ses difficultés et je crois que nous avons notre tâche, notre devoir de penser et d’inclure ces problèmes, qui sont les nôtres, dans la problématique de la Méditerranée. L’Adriatique, partie de la Méditerranée et certaines de nos villes, comme Dubrovnik, deviennent des capitales importantes.

Journaliste Silvija Luks :

Les sages ont dit qu’on peut ne pas avoir la paix autour de nous si nous n’avons pas la paix en-nous-mêmes. Comme vous êtes un des sages de cette Europe, de cette Méditerranée, que nous aimons tous, pour conclure votre exposé, pouvez-vous nous faire une définition, ou bien souligner la différence entre deux mots : géopolitique et géo-poétique que vous proposez aux citoyens et aux citoyennes de la Méditerranée ?

Prof. Dr. Predrag Matvejević :

Vous savez, la géopolitique est liée aux projets politiques qui sont souvent très opposés les uns aux autres.

La géo-poétique se trouve surtout dans la question des valeurs que l’on veut transmettre ou véhiculer : peut-être au lieu de mer, on pourrait dire halo politique, politique maritime. Là, il y a aussi des problèmes. Il y a des problèmes pratiques, politiques : il y a les zones où on pouvait aller, où on ne pouvait pas aller, où on pouvait pêcher, où on ne pouvait pas pêcher etc. Les lois sont parfois, très sévères, très répressives, et donc il faut être très prudent. Quand on voit ce qu’on vous offre et ce que vous prenez on peut se tromper sur les mots : il y a une telle force autour de notre mer qu’il faut à tout prix éviter de compromettre. Elle est bien trop précieuse pour être laissée aux mains des politiques ou des législateurs.

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